Chaque jour que la mer faisait, et cela parce que le monde est monde, Safi se levait et sa première action était d'aller vers la place d'Aguel-hoc, déjà chaude, où les femmes attendaient. Son travail commençait tôt au puits et chacun s'affairait tout en alimentant les heures par de longs conciliabules qui parfois donnaient naissance aux légendes locales. La présence de l'eau fraîche égayait la population, et le temps passait plutôt agréablement. Parfois, Safi chantait en distribuant l'eau d'un geste de théâtre : dans ce village de bord des sables, le puits rendait la vie douce à tous ceux qui revenaient du désert.
Vers la fin de la matinée, la première vague de chaleur lourde rappelait chacun chez soi, par un mouvement de repli, comme si les hommes eussent cherché à se serrer instinctivement contre leurs semblables pour se faire épauler face aux assauts du climat. Jamais désoeuvrée, Safi rentrait prendre le repas de midi. A la taguela cuite la veille au soir elle ajoutait une sauce de tomates, des oignons et de l'huile. D'autres fois encore, elle préparait du mil ou du riz pour sa fille Aminata et le jeune Aïssa qui ne tarderaient pas à rentrer de l'école. Ses douces pensées pour eux accompagnaient la cuisson et agrémentaient les aliments de ce parfum maternel que certains disent ne jamais retrouver. C'était là l'occasion chez cette femme encore jeune de penser aussi aux heures lointaines déjà, trop éloignées sûrement, où elle conviait à un repas semblable le père de ses enfants, et sa tendresse discrète et triste mêlait parfois de larmes ce moment pourtant tranquille et quotidien. Mais bien vite les voix des enfants la ramenaient au présent, et les doigts s'agitaient autour du plat commun, rassasiant chaque ventre convenablement, car la nourriture était toujours suffisante pour remplacer la faim par le désir de sommeil et la nonchalance. Puis, si elle en trouvait le temps, Safi se reposait, alors que les enfants cherchaient du bois, déjà partis vers l'extérieur du village ramasser les branches séchées, déjà occupés d'autres jeux et colorant l'air de rires et de gaieté. Enfin venait le temps de la prière, où les hommes cherchent la paix intérieure mais collective, car les enfants de Safi grandissaient main dans la main avec un Islam recueilli et respectueux des libertés, comme tous les enfants d' Aguel-hoc.